Henri de la Tour, - :
" Vent de face "
" Le pays des jutes
Après trois semaines de vélo, la résolution de
suivre la piste cyclable de la Mer du Nord jusqu’à son
terme se renforce. L’arrivée au Danemark efface les
doutes des premiers jours de voyage. Je veux aller
jusqu’au bout. Je ralentis le rythme, consulte moins le
petit compteur et m’adapte au tempo de la piste ; je ne
cherche plus à conserver une vitesse moyenne ni à
maintenir un kilométrage minimum ; j’arrête donc
aussi de lutter systématiquement contre le vent. La
perception du temps change aussi, la sensation de
vacances s’estompe et j’entre dans le temps du
voyage, plus lent. Ce n’est que maintenant que j’ai
l’impression d’être parti et distingue plus clairement
l’ensemble du trajet ; je m’installe dans ce nouvel
espace. À présent que je connais mieux ma monture,
je sais anticiper ses réactions, ses faiblesses aussi.
Comme un jeune couple nous nous complétons mais
arrivons toujours à nous surprendre. Un dialogue
s’instaure.
Le Danemark est gardé par la pluie et le vent. Pour
la première fois depuis le départ je souffre vraiment
de la météo et plusieurs jours de pluie consécutifs me
font pressentir les difficultés à venir. La tente et
certaines de mes affaires restent mouillées des jours.
Autant la transition entre les Pays-Bas et l’Allemagne
s’était faite de manière imperceptible, celle entre
l’Allemagne et le Danemark est plus marquée, par la
monnaie, (adieu euro, bonjour couronne danoise), la
langue et la densité. La piste entre dans le Nord.
Hambourg, déjà loin, en était la porte. Même si
beaucoup de constructions grammaticales ressemblent
au néerlandais, l’intonation, l’alphabet, le phrasé
danois bifurquent. Les sons sonnent plus rauques. Sur
les cinq millions d’habitants, près de la moitié habite
à Copenhague, Århus ou Odense, ce qui fait du reste
du pays un désert démographique. Déjà des panneaux
indiquent les ferries à destination des îles Féroé. Au
Danemark, la NSCR suit le tracé de la route n°1
signalée par un vélo blanc sur fond bleu et numéro en
rouge. Les premiers kilomètres, un panneau North
Sea Cycle Route est aussi présent. Régulièrement,
tout au long des 6000 kilomètres, des panneaux
expliquent en quelques mots l’origine de la NSCR et
donnent quelques informations techniques. Une
phrase écrite en gros caractères me demande : « And
you where are you ? ».
Les dernières agences proposant le Waddenloppen
disparaissent et l’île de Fanø clôt la mer des Wadden
qui maternait la piste depuis plusieurs semaines.
Maintenant à gauche, la mer, âpre, sauvage. Les jours
et les longues lignes droites pluvieuses s’enchaînent.
La pluie ruisselle sur les bras, s’infiltre sous le pull et
finit sa course glacée le long de mon ventre. Les
poignées du guidon sont luisantes et chaque tour de
roue renvoie des gerbes d’eau venant s’écraser sur le
cadre en lourdes vagues.
Seule l’herbe couchée par le poids de la nuit,
marque le passage de la tente,
Le campement plié, la piste avale les quelques
affaires du cycliste,
Suivre la piste du Nord,
Voyager sans laisser de trace,
Il est facile de se nourrir de ce que fournissent les
alentours de la route : Eireren fermiers le long de la
LF1a ; supermarchés discount et lait frais en
Allemagne ; petites boutiques au Danemark. Les
Eimaster9 et les patates hollandaises font place aux
volumineuses saucisses et aux pommes frites
allemandes puis aux smørrebrød danois. Le cycliste
aime le gras. Comme le marin à l’approche d’un port,
les kilomètres diminuent à l’approche d’un centre
urbain ou d’une bourgade. Ils deviennent plus légers.
Le pédalier tourne et les mollets s’activent, glissent
vers la promesse d’une bière fraiche, de ravitaillement
ou de distraction visuelle, d’informations. Une fois
désaltéré, comme si j’étais resté trop longtemps à
terre, l’appel du large est plus fort. Ces oasis urbaines
sont les bornes de la piste du Nord.
Le mois de mai et les oiseaux s’installent au
Danemark et la tente est toujours seule dans les
campings, entourée de massifs camping-cars. La
plupart sont modernes et spacieux, ils disposent de
courant, d’eau, de toilettes, certains de télévision
plasma. Généralement un auvent de deux ou trois
mètres étend le domicile principal, gardé parfois par
des statues en plâtre d’un goût très personnel. Des
familles ont rejoint les seniors et leurs immobiles
mastodontes branchés sur le secteur ressemblent à de
gros insectes sous perfusion. La piste prend un
éphémère avantage dans la course du printemps.
Alors que le Keukenhof aux Pays-Bas – gigantesque
parc floral – doit accueillir ses derniers touristes et
que les champs de fleurs fanées vont donner leurs
premiers bulbes, ici les tulipes sont éclatantes. L’orge
a été plantée il y a quelques semaines. Au bord de la
route de petites cabanes ressemblant à des autels
païens abritent des sacs de bûches ou de pommes de
terre. Dans un mois ou deux ce sera des barquettes de
fraises et légumes du jardin. Une boîte en métal où
déposer l’argent est posée à côté des marchandises.
L’objectif étant de voyager léger et d’être le plus
autonome possible, tout doit être porté par le vélo. Le
poids et le volume du matériel sont donc deux
priorités. Une grande sacoche arrière d’une
cinquantaine de litres constitue le stockage principal.
S’y trouvent : la tente, le nécessaire de cuisine
(réchaud et cantine), la nourriture, la trousse de
réparation et quelques menues affaires. La tente est
une grande tente de deux places occupant la partie
supérieure de la sacoche qui repose sur le porte
bagage. Elle dispose de deux auvents et, en cas de
forte pluie, ou d’arrêt prolongé, elle offre
suffisamment d’espace pour abriter tout le matériel.
Marron et verte, elle est discrète et se fond facilement
dans le paysage. Cela sera une qualité lors du
camping sauvage, plus au nord, en Suède, en Norvège
puis en Islande. L’ensemble arrière est maintenu par
une épaisse sangle, les attaches ayant cassé. Sur le
dos de la sacoche, un petit tendeur maintient quelques
affaires. Le tapis de sol est glissé entre celle-ci et la
selle. Deux sacoches avant de dix-sept litres chacune,
s’accrochent au vélo par un système Tubus relié à la
base du guidon et au-dessus des plongeurs –
suspensions avant. Ce système est le seul ayant pu
être fixé au vélo car la fourche avant ne dispose pas
d’oeillet. Dans ces sacoches sont stockés mes
vêtements, le sac de couchage ainsi que quelques
affaires. Enfin, une petite sacoche de cadre d’un litre
renferme la trousse à pharmacie. Je porte également
un sac à dos contenant de la lecture, des cartes et
quelques affaires légères. La selle est une Brooks en
cuir. L’ensemble fait que le vélo et son chargement
restent discrets, maniables et passent souvent
inaperçus. Je n’ai pas pesé le tout mais j’estime le
poids total de mon matériel à une cinquantaine de
kilos chargé au maximum (avec six jours de
nourriture et hors poids du vélo).
Sous un sombre vent face, la masse grise d’Esbjerg
se profile au loin et déjà la tristesse de la ville se
devine. De lourds bâtiments anguleux font face aux
vagues ternes de la Mer du Nord. Le ciel a les
couleurs d’un tableau d’Ivan Aivazovsky dont les
toiles rendent vivants la mer, ses flots et les lumières
qui s’y perdent. "