Hélène Schneider, - :
" Laisser le temps au bestiaire "
Photo de Hélène Schneider
" Je suis un cocker volant ! Mes oreilles battent au vent. C’est si bon toute cette fraîcheur. La mousson en moi est consolée. Ma cape de pluie est enterrée au fond de mon sac. Ca roule vite. Mon chauffeur est le maître des creux et des bosses. Ca roule vite. Mes joues frétillent. Mais je n’ai pas la grâce des vietnamiennes amazones ; moi je m’accroche ferme, les mains derrière la selle. Je m’accroche et je vole. Mon chauffeur doit avoir treize ans. Merci jeune homme ! Merci d’être né et d’avoir grandi sur cette moto. Merci de me faire planer au-dessus des rizières.
A droite, à gauche, tout s’enfile : vert !
L’impudeur de mon regard est camouflée par la vitesse.
A droite, à gauche, j’aperçois des gens qui vivent, se lavent, lessivent, cuisinent, s’épouillent. J’aime bien les petites vieilles dames à chapeau pointu sur un vélo presque trop grand pour elles. J’aime bien aussi les troupeaux de canetons, qui traversent la route comme si rien ne pouvait leur arriver.
La moto serpente, choisit des détours esthétiques. C’est mon œil qui paie. C’est mon œil qui est choyé.
Nous dépassons les bois et les collines. Les eaux noires du Mékong sont loin. La frénésie fourmilière d’Hô-Chi-Minh Ville aussi.
Sous les roues de la moto, les chênes craquèlent. Une pagode m’attend.
D’abord, rendre hommage aux morts, traverser le cimetière. Des tortues-tombes à la carapace moussue rythment la terre de leur immobilité. Des tortues-tombes : où sont leur tête ? En conversation avec les morts ?
Avant la prière, les moines enlèvent leurs tongs. Pour Buddha, les pieds nus ! Un chien est là. Un poilu blanc investi d’une mission céleste. Général en chef des tongs alignées, il monte la garde.
Devant chaque moine agenouillé, un bol. Les offrandes recueillies. Devant chaque moine agenouillé, un psaume, une mélopée, chantonné avec la force de celui qui ne doute pas. Devant chaque moine agenouillé, un autre moine. Semblable et rassurant. Safrané jusqu’à l’infini.
Sous les roues de la moto, les chênes craquèlent. Je me retourne. La Vieille Dame Céleste me fait signe au revoir.
Quelque part, pas si loin, sur les bassins de lotus de la Cité Impériale, la lumière commence à s’oranger. Une petite fille se penche. Au bout de son doigt tendu, d’énormes poissons rouges ignorent le temps qui passe. "
Les photos de Hélène Schneider