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Jean Zucchet, 36 - Indre :
" L'indien "
" Jeune ou vieux, homme ou femme, on l'appelle : l'Indien.
On dit l'Indien est petit, l'Indien est résigné, l'Indien cultive le maïs.
C'est vrai, pourquoi aurait-il un sexe, un âge, un nom, puisqu'il est celui qu'on ne veut ni voir, ni écouter.
Depuis cinq siècles, on le méprise, on l'exploite, ou pire encore, on l'ignore.
En 1992, n'a-t-il pas appris que le monde avait fêté, de façon grandiose, l'anniversaire d'une conquête baptisée découverte ?
Enfin, aujourd'hui, c'est jour de marché à Chichicastenango. Comme chaque jeudi, l'Indien a quitté à l'aube sa maison, sur les pentes du volcan voisin. Sa femme va vendre quelques légumes, et pendant ce temps, il essaiera de faire réparer un outil.
Plus tard, ensemble, ils achèteront des bougies pour l'église et des fleurs pour le cimetière, là-haut, sur la colline.
Une journée toute simple, banale.
Sur la place, il croisera certainement de nombreux touristes attirés par l'ambiance colorée des vêtements traditionnels, des échoppes de tissage, des restaurants en plein air et ils seront nombreux autour des marchandes de fleurs, installées au pied de l'église toute blanche.
Mais il y a bien longtemps que l'Indien ne prête plus attention aux objectifs braqués sur lui ; il y a bien longtemps qu'il sait qu'on ne lui vole rien, seulement une image factice, car les Gringos ou les Espagnols ne comprennent pas ce qu'ils voient, ils ne savent pas que l'Indien a, depuis très longtemps, appris à faire semblant.
Eh oui, il fait semblant l'Indien, semblant de venir au marché, uniquement pour acheter et vendre, semblant d'aller prier les saints catholiques dans l'église coloniale, car il est catholique, l'envahisseur a fait le nécessaire. Il fera aussi semblant d'aller au cimetière pour porter quelques glaïeuls.
Mais s'il fait semblant, quelle est donc la réalité cachée derrière les apparences ? Quelle est la véritable signification de ce parcours ?
En fait, depuis des siècles, personne n'écoute plus l'Indien. Qui d'ailleurs prendrait le temps de partager ses soucis, ses peines ? Certainement pas l'employé municipal, le médecin, et encore moins le propriétaire de son champ.
C'est pourquoi il vient ici au pied des marches de pierre, mais il ne voit pas l'escalier construit après la Conquête, il ne voit pas l'Eglise des Dominicains. L'Indien, il est assis sur un tumulus sacré, sur une pyramide qu'on a cachée dans ce décor chrétien.
Dans la fumée du copal, au dessus de ces monceaux de fleurs qui jouent à avoir l'apparence d'un marché, il ne voit plus qu'un autel, un immense reposoir enseveli sous les offrandes parfumées. Il n'entend plus que les chamanes qui agitent l'encens et récitent les litanies qui peuvent amadouer les dieux.
Alors, l'Indien va rentrer dans le Temple, installer sur le sol ses bougies, verser un peu d'alcool, disposer quelques épis et parler, parler, parler encore. Les saints catholiques ne sont plus que les avatars des dieux ancestraux qui, eux, prennent le temps d'écouter l'Indien qui se raconte à voix basse, l'Indien qui pleure, comme au cimetière où les ancêtres lui ont prêté une oreille attentive, il a enfin l'impression d'exister.
Jeudi prochain, les bus climatisés déverseront d'autres touristes, qui feront d'autres photographies. On y verra des silhouettes colorées, assises sur un escalier au pied d'une église toute blanche, mais personne, personne ne devinera la pyramide, les offrandes, le jeu du soleil et de la lune, et encore moins la présence des dieux mayas qui sont les seuls aujourd'hui à savoir écouter le petit Indien résigné, qui cultive son mais sur les hauts plateaux du Guatemala. "
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