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Aliénor Debrocq, - :
" Wendy's on the road "
Photo de Aliénor Debrocq
" On prend la route. C’est lui qui conduit. Un Mid-Size SUV rouge grenat. Magnifique. Avec boîte automatique. Il a fallu quelques jours pour s’habituer. On prend la route, c’est chaque jour comme le tout premier, c’est chaque jour le soleil, les pick-up, l’asphalte qui brille, les panneaux verts, la musique qui nous protège, la carte routière posée à mes pieds pour ne pas empêcher mes cuisses de bronzer.
On prend la route. D’abord la Highway One. La plus belle du monde, selon certains. Le bleu du Pacifique, les pélicans, les dauphins. On la longe de LA à Frisco. Parfois on la perd, les croisements sont mal indiqués. On dort dans des motels, parfois une auberge, parfois dans des king-size beds, parfois dans deux queen-size. C’est drôle, d’avoir deux lits pour deux.
On prend la route. On va vers l’Est. On prépare un voyage au Far West et puis on va vers l’Est. On remonte les fuseaux horaires. On prend la 280, puis la 580, puis la 95, puis la 15. D’autres encore. Un jour, on les oubliera, ces numéros appris par cœur. Un jour, on oubliera ces heures chaudes passées dans la Jeep, ces haltes au milieu de nulle part, avant l’arrivée dans les parcs. L’arrivée dans les si grands, les si incroyables parcs. Les forêts profondes, les petites rivières, les falaises rouges, les pics de calcaire dentelés, les ravins à couper le souffle.
On prend la route. On traverse la Death Valley. On a un peu peur pour le moteur. On croit mourir sous la chaleur. Puis c’est Vegas. On croit au mirage. Ça donne le tournis, on ne reste pas, ou si peu. On sait que les paysages de Zion et de Bryce nous attendent. On sait que le voyage est loin d’être terminé. On sait qu’il y aura d’autres journées avec le soleil, l’asphalte, les panneaux verts, la musique, la Jeep et nous dedans. Les donuts au petit matin et les Budweiser au coucher du soleil, les pieds dans l’eau glacée des piscines.
On prend la route. Et l’on sait que toujours, quelque part, nulle part, toujours il y aura ce petit clin d’œil découpé sur le ciel bleu, les tresses rousses de Wendy’s nous souriant dans le lointain. Les meilleurs cheeseburgers, les meilleures frites, la meilleure limonade de tout l’Ouest. Et je souris sur le cliché, je souris face aux calories que nous sommes sur le point d’avaler. "
Les photos de Aliénor Debrocq
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Helsa Gate, - :
" De Montréal à New-York, en auto-stop ... "
" J'avais 18 ans, une grande confiance en moi, les autres et le monde. En ce temps-là, il inspirait peut-être davantage confiance, ou mon regard naïf n'en voyait-il que les beautés ?
Le manque d'expérience allégeait sans doute mon imagination des angoisses d'un esprit buriné par le temps et les mille désillusions amères qui remplissent sa besace, qu'on le veuille ou non.
Aussi, quittais-je Montréal d'un pied léger avec mon sac à dos et moins de deux dollars en poche. Je sortis de la ville en bus puis marchai vers l'entrée de l'autoroute dont la direction était marquée par un pont, à l'entrée duquel le stop pour les Etats-Unis serait plus facile, m'avait-on dit en ville.
Mon idée était de me rendre au Festival de jazz de New-York, y voir Dizzie Gillespie en concert.Je n'attendis pas longtemps.
Un camping-car s'arrêta bientôt et le type chevelu et souriant qui se pencha pour m'ouvrir la portière et me faire monter à l'avant de son véhicule peint de couleurs psychédéliques en hymne aux Nations indiennes, portait une bague à chaque doigt, d'énormes bagues argentées assorties à la boucle de sa ceinture en cuir, lourdement sculptées de crânes ou incrustées de pierres sombres, que je trouvais somptueuses.
Je montais, ravie de ma bonne fortune. Lui aussi se rendait à New-York.
Il portait des lunettes de soleil, une veste en jean sans manche montrant ses bras tatoués, et des santiags au bout de ses jeans usés. Il me sembla superbe, original et sympathique.
Je notais néanmoins, avec satisfaction, son faible gabarit, pour le cas où ses intentions n'eussent pas été pures à mon égard, ce qui se révéla rapidement le cas.
En effet, après une conversation animée et chaleureuse sur le Québec, l'Amérique, la France, le jazz et les voyages en stop, le type m'expliqua en québéquois, avec son accent de Montréal tellement épais que j'avais du mal à ne pas en rire à cause du décalage avec sa tenue mi-Sioux, mi-rock'n roll, que son camping-car était confortablement aménagé pour deux à l'arrière et qu'on pourrait passer un super séjour à New-York tous les deux, vu que sa blonde venait de le lâcher et qu'il regrettait d'être seul. Je le remerciais, déclinant son offre avec reconnaissance, et lui exposais que j'avais l'intention de rendre visite à des amis de ma mère en arrivant, ce qui était vrai, puisqu'elle m'avait communiqué leur adresse dans le New-Jersey, avant mon départ.
Assez rapidement la discussion s'envenima. Le type insistait, devenait agressif et ses regards quittaient de plus en plus fréquemment la route pour me jeter des coups d'oeil salaces, s'attardant sur mes seins et mes cuisses avec un air tendu et anxieux qui déclencha chez moi une crise de loghorrée aigue.
Tandis qu'il argumentait sur "mon intérêt" à rester avec lui pendant le Festival, je me mis à développer sans reprendre haleine, respirant par la peau, d'une voix plus haut perchée qu'à l'ordinaire, les thèmes principaux des sermons catholiques de mon catéchisme, sur la chasteté, la fidélité et la morale sexuelle des gens civilisés, en lui faisant valoir qu'il n'apprécierait sûrement pas que sa mère ou sa soeur aient à subir des propositions aussi embarrassantes, simplement pour s'être trouvées en situation ponctuelle de faiblesse économique ...
En ce temps-là, nous étions en 1982, le cynisme actuel n'était qu'un germe chétif blotti dans le faste bouquet fané du Flower Power des années 60-70, aussi mes paroles se firent l'écho de cet ordre antérieur qui avait modelé l'esprit de joyeux drilles chevelus en camping-car, tels que lui. La religion catholique étendait sa férule dans l'éducation et les écoles du Québec des années 50 et cet homme-là y était allé, étant petit, boire au calice de la culpabilité du Péché de Chair ...
Dans une bordée d'injures, où Marie-Madeleine était ma sainte patronne et celle de toutes les sales petites putes de mon espèce, il stoppa brutalement son beau camping-car au bord de l'autoroute et me somma de filer sans ménagement. Je jetais mon sac à dos dehors et sautai !
En le regardant s'éloigner, je pris conscience de ma solitude dans cette vaste étendue grise où l'autoroute traçait une piste assez désertique, presque ton sur ton sous un ciel bas, chargé de pluie. Je le vis disparaître sans avoir croisé de véhicule et me sentis alors, découragée.
Cet état ne dura pas car la première voiture à passer s'arrêta et j'eus la chance d'y trouver un français expatrié, employé du Consulat, qui me proposa de me laisser au prochain péage, où j'aurais plus de chance de trouver un "lift" pour New-York, car il devait quitter là, l'autoroute.
Au péage m'attendait un miracle.
De belles grosses pièces argentées d'1/4 de dollars bien brillantes, jonchaient le sol d'un éclat amical à ma bourse plate, rutilant comme un trésor de pirate. Sans plus réfléchir, je récoltai cette provende, remplissant toutes mes poches de ces pièces fabuleuses qui tapissaient le sol, la gorge sèche, les yeux joyeux, le rire aux lèvres ... Hé,hé,hé ...
Jubilation de courte durée !
Une main pesante m'avait soudain prise au collet et me relevait sans effort.
Ahurie, je me vis le nez collé sur un insigne brillant, contre un uniforme sombre dont l'occupant, surmonté d'une casquette rigide pleine d'autorité, me vociférait, dans un anglais semblable à celui des films de gangsters américains, d'avoir à restituer mon "vol", cet argent appartenant à la société autoroutière !
J'obtempérais sur le champs, couverte de honte.
L'autoroute, déserte auparavant, semblait s'être remplie de témoins de ma déconfiture. Enfin je montai dans la voiture d'une femme qui me faisait signe gentiment, sous les regards narquois et les sourires moqueurs d'une foule de conducteurs à l'arrêt, complices de mon humiliation.
J'étais affamée. Ma conductrice me laissa, après une longue route sans histoire qui vit le ciel s'assombrir et la nuit monter plus tôt qu'en Europe, dans un Rest'Inn, ouvert 24h/24-7J/7, où je l'invitai à boire un de ces délicieux cafés filtre américains qui tiennent plus de l'infusion de café que de "l'extrait de goudron", cher aux peuples méditérranéens. Elle accepta.
Nous bavardâmes un peu avec force gestes pour suppléer les trous dans mon vocabulaire puis avec un clin d'oeil encourageant, elle me quitta sur un signe. Cette femme adorable travaillait au Rest'Inn, comme je m'en rendis compte ensuite, car elle revint me voir, avec sa tenue orange et bleue, seyante et réglementaire, la cafetière pleine en main, pour un deuxième café, puis un troisième et un quatrième, tandis que je m'affalais de plus en plus sur mon sac à dos à ma table, sans jamais vouloir accepter de paiement de ma part.
Vers deux heure du matin, une jeune fille blonde en orange et bleu elle aussi, vint m'apporter en souriant une grosse assiette pleine de frites dorées avec deux oeufs au plat et du bacon frit délicieusement odorant, du tomato ketchup et du sirop d'érable en sachets. Et du café !
Je sortis de ma torpeur. Craignant de ne pouvoir payer ce festin avec les quelques cents qui me restaient, je commençai par refuser l'appétissante assiette, les yeux luisants de convoitise, mais la jeune fille la posa fermement sur la table devant moi et me dis que je pouvais m'en régaler sans retenue, car le repas avait déjà été payé par sa collègue, qui avait fini son service.
Discrète et fastueuse générosité américaine, dont j'ai eu plusieurs fois, la preuve touchante ...
Après avoir fait bombance, je somnolais et ne comprenais plus grand chose aux explications de la jeune fille qui me secoua, vers quatre du matin, pour que je monte en camion avec l'un de leurs habitués, ami de sa collègue, un routier de toute confiance qui allait dans le New-Jersey.
Le gros "truck" était imposant, éclairé de lampions, décoré de guirlandes clignotantes comme un cirque ambulant, avec son mufle préhistorique de métal futuriste défiant les ténèbres de la nuit et une cabine luxueusement kitch, tapissée de velours et de peluche, égayée de médailles suspendues et de photos de famille. Des enfants rieurs nous regardaient, dans les bras blancs d'une épouse aux yeux tendres. Le routier ressemblait à un bûcheron canadien avec sa chemise à carreaux et son gilet de peau sous son blouson, sa casquette de base-ball, ses jeans et ses brodequins de cuir, mais un bûcheron à l'air fatigué. Il m'accueillit avec indifférence à son bord.
Il ne parlait presque pas, écoutant sa radio. Il ignora ma présence jusqu' à l'aube.
Ce n'était pas un tueur en série. J'ai dû dormir. Au petit matin, il m'expliqua qu'il me laisserait à une bretelle d'autoroute, à mi-chemin de New-York et du New-Jersey, car il allait vers le Sud.
Les yeux collés de sommeil je descendis du camion en le remerciant chaleureusement. Il eut un bref sourire et son monstre d'acier s'ébranla, tandis que je me mettais en route à pied, sur la bande d'arrêt d'urgence, les jambes flageolantes. Je chantais : "Alertez les bébés", d'Higelin ...
J'en connaissais toutes les paroles par coeur et c'était un chant revigorant pour ne pas tomber de sommeil car à 18 ans je dormais comme un bébé mes 12 heures d'affilée, ça me manquait.
Après avoir enchaîné avec Brassens, dont j'avais un répertoire fourni, le soleil s'était vraiment levé, mon sac me sciait les épaules et j'avais la tête qui tournait. Je décidai d'un petit somme.
La bretelle n'en finissait pas, je m'allongeai donc sur le dos, le long des rails de sécurité, loin de la chaussée, la tête sur mon sac à dos, le cou renversé en arrière et les yeux clos, écoeurée de fatigue. Je voulais juste me reposer un peu. Un crissement de pneus, puis deux, m'en empêcha.
Eberluée, je me sentis secouée, hélée par des voix angoissées :
"Are you alive, miss, are you okay ?!"
Deux voitures garées en travers sur la bande d'arrêt d'urgence me faisaient une alcôve ... Des yeux inquiets me scrutaient, des mains me palpaient. Un jeune couple et un homme plus âgé étaient penchés sur moi ... Je me redressai en souriant, rassurante, pour recevoir une sévère mercuriale - méritée ! - du jeune couple, sur mon "inconscience" ! Le monsieur plus âgé me fit monter avec indulgence dans sa camionnette, plein de sollicitude. Le couple ulcéré s'en fut ...
Ce monsieur était un artisan grec, émigré aux Etats-Unis à l'époque des colonels, pour fuir leur dictature. Il me raconta son histoire, me dit que sa petite-fille était retournée à Athènes pour y faire ses études et, de fil en aiguille, me proposa de m'emmener chez ces amis de ma mère qui devaient m'accueillir, en cas de problème, si je ne trouvais pas d'hébergement à New-York.
Pour le remercier, je lui chantais en grec, trois chansons de Dyonisis Savopoulos, que j'avais apprises à l'oreille, par coeur, et qui étaient des chansons d'amour et de protestation de ce chanteur exilé, ami de Bob Dylan, qui chantait comme lui, des chansons engagées. Il pleura.
On se quitta avec émotion dans une ville du New-Jersey, au début d'une belle matinée d'été.
Je ne les ai jamais revus, ces amis du hasard, rencontrés sur la route, jadis.
"Ixa, ixa, miagapi ax, karatoulamou / Pou miazé sinefaki sinefoulamou ..." "
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